13 avril 2025, Augusta, Géorgie (États-Unis) : Rory McIlroy s'effondre à genoux pour célébrer sa victoire en playoff sur le green du trou n°18, lors du dernier tour du Masters disputé à l'Augusta National Golf Club. (Kyle Terada/IMAGN IMAGES/PRESSE SPORTS/Presse Sports)
13 avril 2025, Augusta, Géorgie (États-Unis) : Rory McIlroy s'effondre à genoux pour célébrer sa victoire en playoff sur le green du trou n°18, lors du dernier tour du Masters disputé à l'Augusta National Golf Club. (Kyle Terada/IMAGN IMAGES/PRESSE SPORTS/Presse Sports)

Un calque de McIlroy pour une claque à l'Histoire

Les joueurs parvenus à conserver un titre sont rares, surtout en Majeur. Rory McIlroy peut-il marcher sur les traces de Brooks Koepka, le dernier à avoir réussi cet exploit sur une levée du Grand Chelem, ou de Tiger Woods, auteur de l'ultime doublé à Augusta ? Les chiffres disent « non » mais avec Rory, dos fragile ou pas, délicat d'exclure le « oui »...

Se poser la question du doublé à Augusta est presque lui faire affront tant « impossible » ne peut plus être accolé à son nom. Et pour cause, on parle ici de Rory McIlroy. Evidemment, qu'il peut donc gagner un second Masters en deux ans. Derrière, le « il peut », il y a tout ce que le Nord-Irlandais représente, tout ce qu'il a déjà accompli, toutes les ténèbres dont il est revenu, tout son palmarès et son génie, toute sa légende et sa résilience, tout ce qu'il nous a donné comme frissons et émotions. Et, enfin, tout ce qu'on a envie de lui rendre comme confiance. « Même si l'année est particulière pour lui, impossible de ne pas mettre Rory dans les favoris au même titre que Scheffler, Fitzpatrick, Young, Rahm, DeChambeau et, pourquoi pas, Thomas », affirme Grégory Bourdy, l'ancien n°75 mondial et vainqueur de quatre tournois sur le Tour européen.

Dans la projection, il serait déconsidéré d'ignorer l'histoire commune entre McIlroy et Augusta, où il va fêter sa 18e participation, ses huit tops 10 (dont 5 sur les 10 dernières années), sa deuxième place en 2022 et ce fameux dimanche noir de 2011 (80 avec un retour en 43 débuté par un triple au 10), alors qu'il avait entamé le dernier tour en tête, à 21 ans, avec son premier Majeur, à portée de clubs, qui s'est finalement envolé (15e). De ce traumatisme, le Nord-Irlandais a fini par faire une force, mais l'équation 2026, complexe, ne se résout pas en empilant les archives. Elle regorge d'inconnues.

Proche du héros Marvel pour de nombreux fans de golf, Rory McIlroy n'en reste pas moins humain, donc fragile. Ses douleurs au dos, qui l'ont contraint à scratcher avant le troisième tour de l'Arnold Palmer Invitational, début mars, ont affolé le PGA Tour. Scruté sur le plan physique au Players Championship, où il a sorti quatre tours assez ternes (au moins autant à cause du putting que du driving), le n°2 mondial a quand même envoyé quelques signaux positifs sur le TPC Sawgrass, notamment une ogive de 335 m au 12 le dimanche, avant de quitter Ponte Vedra Beach sur un mystérieux : « Pour mon programme, on verra comment mon corps réagit. »

Une énigme en dos majeur

Deux jours plus tard, il s'alignait sur une étape du TGL et rassurait sur son état : « J'avais pris des antidouleurs et des anti-inflammatoires toute la semaine du Players. Et, en fait, là, je me sens bien. Je suis vraiment content de la façon dont mon corps a réagi à l'arrêt du traitement, à ce petit contretemps. » Dossier classé ? Grégory Havret préfère rester mesuré : « On ne sait pas exactement ce qu'a Rory. Le dos, c'est particulier. Il y a le temps des douleurs et celui de l'appréhension. C'est ce qu'a subi Julien Quesne, avec qui je suis très copain, pendant près de deux ans. »

Rory McIlroy a décidé de ne pas rejouer avant le Masters, préférant juste aller taper la balle quelques fois à Augusta alors qu'il avait, ces dernières années, plutôt l'habitude de disputer un dernier tournoi de préparation au Texas. « Ce ne sont pas de très bons signaux. Les feux ne semblent pas tous au vert», estime Grégory Bourdy, désormais consultant Canal+.

Sans être à 100% à Augusta, impossible de rêver au doublé. Et pas du tout certain que ça suffise. Bisser en golf n'a rien de courant. La CJ Cup (2021, 2022), sur le PGA Tour, et le Hero Dubaï Classic (2023, 2024), sur le DP World Tour, sont d'ailleurs les seuls tournois que Rory McIlroy a gagnés deux ans de suite. Pour lui, le calque en Majeur n'a donc jamais pris. Si on élargit le prisme de lecture en Grand Chelem à tous les joueurs, la rareté persiste. Brooks Koepka fait même figure d'intrus dans les archives. L'Américain est ainsi le dernier à avoir conservé une levée suprême sur le PGA Championship (2018, 2019), une rebelote déjà étalée à l'US Open (2017, 2018). En Majeur, Koepka avait refermé une parenthèse d'une décennie sans doublé après celui de Padraig Harrington au British Open (2007, 2008).

Grégory Havret : « Sur une semaine, tout peut arriver. J'en suis le parfait exemple. »

A Augusta, seulement trois joueurs ont réussi à garder leur trophée : Jack Nicklaus (1965, 1966), Nick Faldo (1989, 1990) et Tiger Woods (2001, 2002). « The Golden Bear », 18 Majeurs au compteur, n'a réussi aucun autre « back to back ». Rory McIlroy se retrouve donc face à un défi immense. Les raisons sont multiples pour Grégory Havret, qui s'était qualifié pour Augusta en 2011 sans franchir le cut mais en battant le parcours lors du premier tour (-2). L'adversité, au spectre très large, en est la première : « En golf, tu peux être compétitif à 20 ans comme parfois à 59 ans. Je pense à Tom Watson, qui avait failli gagner le British à cet âge en 2009 à Turnberry (succès de Stewart Cink en play-off, ndlr). Et Bernhard Langer a manqué le cut d'un point au Masters, l'an dernier, à 67 ans. » On peut ajouter Phil Mickelson, 2e à Augusta en 2023 à 53 ans ou Jack Nicklaus qui a gagné son sixième et dernier Masters en 1986 à 46 ans. Grégory Havret va plus loin : « Sur une semaine, tout peut arriver. J'en suis le parfait exemple. Le golf offre des histoires incroyables. Quand je suis arrivé à l'US Open en 2010, j'étais 380e mondial et je fais 2e (à un coup de Graeme McDowell). C'est possible dans très peu de sports. »

A titre de comparaison, en tennis, les Majeurs conservés sont légion (cinq Roland-Garros à la chaîne pour Nadal, idem à Wimbledon pour Borg et Federer, le Suisse a aussi gagné cinq US Open de suite). Une donnée que Grégory Havret souhaite modérer : « En golf, contrairement au tennis, il y a aussi la question de rotation des sites pour les Majeurs. Jouer 6 500 m ou 7 200 m, ce n'est pas pareil. La météo peut aussi influer. Augusta est à part, disputé tous les ans. C'est d'ailleurs la raison pour laquelle certains joueurs ont si bien le parcours dans l'oeil. Phil Michelson (3 titres, 10 fois top 3 !) et Tiger Woods, à leur apogée, sont rarement passés à côté-là-bas. Ils aimaient le tracé. Rory est dans ce cas-là aussi. »

Reste la question centrale, celle de l'effet de revenir sur les lieux de l'exploit. Gagner sur un parcours a de quoi faire sauter certains verrous au moment de reposer le tee au 1, un an plus tard, pose Grégory Bourdy : « Quand je suis retourné à Hong-Kong ou au pays de Galles, après mes titres sur le DP World Tour en 2009 et 2013, je m'y suis senti différent, plus à l'aise. Je pense que ça peut être encore plus vrai pour Rory. Il a tellement couru après le Masters que la pression ressentie cette année ne sera pas du tout la même pour lui. N'oublions pas, que l'an dernier, il a failli donner le tournoi avec de grosses erreurs sur plusieurs trous, à cause de la pression. Il s'en sort presque par miracle. Son succès peut le libérer. Et il est très fort quand il joue libéré. C'est le plus talentueux de l'ère moderne. »

La réalité pourrait être plus tortueuse pour Ronan Lafaix, coach mental qui accompagne plusieurs sportifs et quelques golfeurs dont Baptiste Pardoux (Pro Golf Tour) : « En golf, se faire confiance et l'estime de soi sont importants. Mais quand tu démarres un tournoi, tu as beau l'avoir gagné, il y a toujours une page blanche et les joueurs ont du mal à l'admettre. Tu ne peux pas être complètement libéré, la plupart des problématiques persistent. Ce sport est tellement complexe. Pour gagner, il faut un alignement des planètes de dingue. Le risque est partout. Tout est petit, la balle, la face de club. La probabilité de l'échec du coup est majuscule. Sous émotion, le moindre degré de la position du poignet ou de la cheville change tout. »

L'auteur de Tu es un champion qui s'ignore (autoédité) va même plus loin : « Au golf, il y a beaucoup de fragilité. Rob Rotella, référence de la psychologie du golf, parle de "laisser jouer l'inconscient". Et il y a beaucoup plus de probabilités que, justement, l'inconscient soit plus touché au golf qu'au tennis, par exemple. Des mecs comme Djokovic, par leur posture, font déjà peur, ils gagnent beaucoup de matches facilement juste là-dessus. Tu ne peux pas faire peur à un parcours. Pour gagner souvent en golf, il faudrait presque méditer toute la journée. C'était un peu le cas de Tiger à l'époque. Et sa dualité, avec ses excès hors fairways, lui était nécessaire pour qu'il puisse laisser jouer l'inconscient. »

Ronan Lafaix : « Pour le champion, tout part du rêve. Quels sont ceux de Rory aujourd'hui ? »

Si la crainte de l'échec peut être atténuée par un trophée soulevé, la tension et la pression qu'elle suscitait peut aussi manquer après un sommet gravi. Grégory Havret en est persuadé alors que Rory McIlroy n'a plus gagné depuis le dernier Masters : « Il a atteint le but extrême de sa vie en gagnant les quatre Majeurs. Tout ce qu'il fait dans sa programmation a pour objectif d'arriver en forme sur les Majeurs. La légende s'écrit dans ces tournois-là et Rory a écrit sa légende comme ça. Mais je me souviens d'une discussion que j'avais eue en 2013 ou 2014 avec Darren Clarke. Il avait gagné le British Open en 2011. C'était le rêve de toute sa vie. Derrière, il n'avait plus d'énergie, plus de force. Il avait presque du mal à se lever le matin pour aller jouer au golf ». Grégory Bourdy surenchérit : « C'est vrai que Rory a eu un long creux après le Masters, ce n'était plus le même joueur. »

Conquis sous une lumière éblouissante, ce Masters 2025 a été plus qu'une libération pour le Nord-Irlandais. Une déflagration. Une électrocution émotionnelle. En début d'année, à Dubaï, il avait estimé s'en être remis : « Je suis toujours aussi motivé. J'aime mon travail. J'aime le processus. J'aime relever des défis. Et je pense que si on arrive à accepter le processus de l'habitude, on n'a plus besoin de motivation spécifique. Les routines deviennent une part de soi. Si je ne les faisais pas, la vie me paraitrait étrange aujourd'hui. » Ronan Lafaix pose une condition à la crédibilité de cette auto-persuasion : « Après chaque rêve accompli, il y a une dépression. Or, pour un champion, tout part du rêve. Djokovic a mis une énergie folle à gagner les Jeux de Paris 2024. Il n'a rien gagné de grand depuis. Rory a fait le tour, lui aussi. Mais quels sont ses rêves désormais ? Marquer l'Histoire ? Il faut qu'il se construise un nouveau rêve pour gagner de nouveau. » Notamment à Augusta.