Racontez-nous l'expérience de cadet à Augusta...
Tom Ayling : « C'est le seul tournoi, mis à part le dimanche avant le Masters, où l'on peut être seul dans les cordes avec son joueur. Tous les autres membres du staff deviennent du public. Il est quand même rare ce moment à l'entraînement où tu es juste toi avec ton joueur. Il y a souvent trop de monde dans les cordes pendant les tournois, en Majeurs où même à la Ryder Cup. À Augusta, ils n'ont pas fait de juste milieu, il n'y a que le joueur et son caddie.
Vous avez vécu votre troisième Masters, le deuxième avec Rasmus Højgaard ; est-ce à chaque fois la même émotion ?
T. A. : C'est un tournoi mythique, qui se joue toujours au même endroit, avec une histoire et une catégorie de vainqueurs qui marquent l'Histoire plus que n'importe quelle autre épreuve. Le fait de le voir tous les ans à la télé, depuis l'enfance, a créé un imaginaire. Avant d'y arriver, on a déjà plein d'images dans la tête du parcours, de coups mythiques, de putts. Quand on y est, c'est assez impressionnant de voir la vraie configuration d'Augusta, le dénivelé, les pentes sur les greens, les pentes sur le fairway et la perfection pure de l'entretien du parcours. C'est sublime.
« Il se crée une atmosphère particulière entre caddies pendant cette semaine, une vie qu'on ne retrouve pas sur les autres tournois, et qui est vraiment agréable »
Vous attendiez-vous à ça pour la première fois ?
T. A. : Oui, parce qu'on entend énormément de choses, qu'il s'agisse des expériences de joueurs ou de caddies. Avec le mythe qui entoure Augusta, il est parfois difficile de démêler le vrai du faux. Sur le plan du parcours, c'est aussi un tournoi à part : l'usage de certaines technologies y est limité, ce qui rend des paramètres comme la lecture des greens ou l'influence du vent beaucoup moins quantifiable que sur d'autres épreuves. Ici, tout repose davantage sur le ressenti et l'interprétation. En 2015, lorsque j'étais au sac de Victor Dubuisson, j'ai donc préféré me faire ma propre idée. Je me suis dit que, quitte à me tromper au début, j'aurais le temps d'ajuster mon jugement avec l'expérience. J'ai bien sûr posé quelques questions, mais sans entrer trop dans les détails avec d'autres caddies, des joueurs croisés lors des reconnaissances ou les caddies locaux d'Augusta. Je ne voulais pas gâcher ce plaisir de la découverte : je tenais à construire ma première impression par moi-même.
Vous souvenez-vous de la première fois où vous avez enfilé la fameuse tenue de cadet ?
T. A. : Ce n'était pas un rêve à proprement parler, mais c'est un Graal de se dire "je vais caddeyer à Augusta, enfiler la tenue, la casquette". La première fois en 2015, c'était un poil grand pour moi. Au practice, sur la droite, se trouve le bâtiment des caddies : c'est notre quartier général, avec les vestiaires, le restaurant, et l'endroit où sont distribuées chaque matin les chasubles et les t-shirts. Lors d'un premier Masters, on choisit un peu au jugé la taille de sa tenue. L'an dernier, j'ai pu en avoir une mieux ajustée.
Cette tenue est essentielle, car à Augusta, tout est très codifié. Il faut être en uniforme en permanence lorsqu'on travaille, avec la casquette. C'est ce qui permet d'être immédiatement identifié comme caddie. Dès que je quitte le bâtiment pour aller sur le parcours ou au practice, ma tenue fait office de badge et me donne accès à toutes ces zones.
À quoi correspond le numéro que l'on voit sur votre combinaison de caddie ?
T. A. : Le numéro représente l'ordre d'inscription de ton joueur en arrivant. Donc, s'il est le 40e joueur, ça sera le numéro 40. Il me semble qu'il y a juste le numéro 1 qui est le vainqueur de l'an passé. Mais iI a le choix de garder son numéro de vainqueur de l'an passé.
Que se passe-t-il dans le club-house des caddies ?
T. A. : C'est un lieu de vie où tous les cads se retrouvent. On y passe pas mal de temps. Les journées en Majeur peuvent être très longues. Selon l'horaire de départ du joueur, le matin ou l'après-midi, on en profite pour aller marcher le parcours afin de mieux le connaître. Le club-house met à notre disposition un restaurant, des casiers, ainsi qu'un espace de récupération à l'étage.
C'est plus que dans n'importe quel autre tournoi ?
T. A. : Oui, c'est un endroit où tout le monde aime passer du temps. À 16 h 30, ils sortent une tireuse à bière au caddie lounge. C'est peut-être pour ça aussi que tout le monde aime y rester. Mais au-delà de ça, il y a surtout une vraie convivialité. Une fois la journée terminée, on retrouve les autres caddies, on partage une bière, on échange sur la partie, on refait le parcours, certaines situations... Il se crée une atmosphère particulière pendant cette semaine, une vie qu'on ne retrouve pas sur les autres tournois, et qui est vraiment agréable.
« Ici, tout repose sur le ressenti et l'interprétation »
Le practice, aussi, est différent des autres ?
T. A. : Oui et en plus, il a été rénové. Ils n'ont pas lésiné sur l'investissement. Il est magnifique. En sortant du bâtiment des caddies, on découvre une zone de frappe qui s'ouvre sur de multiples cibles, avec le vert intense du gazon d'Augusta et le blanc éclatant des bunkers. Les drapeaux jaunes viennent renforcer ce contraste de couleurs saisissant. On a presque l'impression d'être déjà sur le parcours.
Les zones de petit-jeu sont tout aussi remarquables. Les chipping greens, très vallonnés, offrent une grande variété de situations. On peut travailler le wedging, le putting, avec tout ce qu'il faut pour se préparer dans des conditions très proches de celles du parcours.
Le parcours est-il parmi les plus difficiles que vous ayez eu à reconnaître ?
T. A. : Oui, c'est sans doute le parcours qui demande le plus de notes, car certaines zones ne s'apprennent qu'avec le temps. À Augusta, il y a des endroits où il ne faut tout simplement pas se placer. À l'inverse, on cherche surtout à indiquer aux joueurs les zones à privilégier selon les situations, notamment lorsqu'ils sont hors de position. La difficulté dépend aussi beaucoup de la préparation du parcours et de sa fermeté.
La variable la plus dure à Augusta, c'est le vent. Il est extrêmement difficile à évaluer et, même lorsqu'on pense l'avoir compris, il est souvent compliqué d'y croire pleinement en tant que joueur. Parfois, il faut accepter une lecture du vent qui contredit les sensations. D'autres fois, il faut au contraire s'y fier. Tout l'enjeu est là : savoir l'interpréter, l'anticiper et s'engager pleinement dans son coup. À Augusta, le vent fluctue énormément et joue un rôle déterminant dans chaque prise de décision.
Le vent n'est jamais constant, en plus ?
T. A. : Sur certains trous, le vent tourne, il rentre, il tourbillonne dans les doglegs. J'aime bien avoir un aspect général et me dire voilà où devrait être le vent à Augusta. À partir de là, où est-ce que je le sens ? Est-ce qu'il est pareil ? Est-ce que je le sens là mais c'est juste une rafale dont il faut faire abstraction et attendre ? Il faut d'abord avoir une idée générale du vent ce jour-là. Ensuite, on doit anticiper la sensation qu'on peut avoir et avec l'expérience, savoir si ça correspond ou pas au vent prédominant. Surtout, la clé, c'est d'avoir le bon timing, de taper au bon moment. Pour éviter les rafales, il faut être patient, ne pas hésiter à laisser passer le vent : parce qu'on peut jouer une rafale et au moment où on la sent et que le joueur tape, peut-être que la rafale est passée et qu'elle est derrière nous.
C'est un petit coup de chance ?
T. A. : Un énorme coup de chance. À la télévision, on voit même les meilleurs joueurs du monde commettre des erreurs et on se demande comment c'est possible. En réalité, c'est surtout lié à la difficulté du parcours et à l'influence du vent, très difficile à maîtriser. Même en faisant les bons choix, il arrive forcément un moment où l'on se fait piéger. L'essentiel est d'éviter que cela se produise sur des trous à haut risque, où l'erreur peut coûter très cher, comme les 11, 12, 13 ou 15. Il y a donc clairement une part de chance, comme on le constate régulièrement dans les Majeurs. »