Pendant quatre ans, le LIV a imposé son rythme au golf mondial. Par ses contrats hors normes, ses dotations démesurées, son format par équipes, mais aussi par la fracture qu'il a ouverte entre les circuits historiques et les joueurs partis rejoindre le projet financé par l'Arabie saoudite. Depuis quelques semaines, le rapport de force s'est pourtant inversé.
Le circuit dissident, lancé en 2022 avec le soutien du PIF, le fonds public d'investissement saoudien, doit désormais imaginer son avenir sans le financement qui lui a permis d'exister. Selon l'annonce confirmée fin avril, le PIF ne financera plus le LIV au-delà de la saison 2026, tandis que le circuit cherche de nouveaux partenaires.
Le LIV n'a pas disparu. Pas encore. Mais il n'avance plus avec les mêmes certitudes. Le modèle qui avait fait sa force, celui d'un circuit capable de proposer des contrats XXL et des prize-money difficilement comparables avec ceux des circuits traditionnels, est désormais questionné.
Un modèle à réinventer
Dans le discours officiel, le circuit veut afficher sa confiance. Scott O'Neil, nommé à la tête du LIV, a notamment insisté ces derniers jours sur l'arrivée potentielle de nouveaux investisseurs et sur la volonté de poursuivre le développement du produit. Bryson DeChambeau, le principal visage du circuit, a lui aussi fait bloc derrière le LIV, démentant les rumeurs d'un retour imminent sur le PGA Tour.
Mais derrière cette confiance affichée, les doutes restent nombreux. Thomas Detry, arrivé sur le LIV au début de l'année 2026, reconnaissait lui-même avoir traversé une période d'incertitude après les premières rumeurs autour du financement. « La semaine au Mexique (LIV Golf Mexico City, 16-19 avril), c'était un peu spécial. On attendait des réponses du leadership et on n'avait pas beaucoup de nouvelles. On ne savait pas ce qui se passait », racontait le Belge dans notre émission Swing sur lequipe.fr réalisée le 12 mai dernier.
« Je suis pour qu'il y ait un circuit avec les meilleurs joueurs du monde, que tout le monde soit au même endroit, parce que c'est plus compétitif »
Martin Couvra
Le vainqueur du Phoenix Open 2025 sur le PGA Tour assure toutefois rester confiant pour la suite : « Je pense qu'il va y avoir un autre modèle pour l'année prochaine. Est-ce qu'on va encore jouer pour 30 M$ ? Peut-être pas, on verra. Mais les joueurs sont tous derrière le truc. »
C'est bien là que se situe le coeur du dossier. Le LIV peut-il rester attractif avec moins d'argent ? Ses joueurs peuvent-ils accepter un modèle moins fastueux, après avoir été attirés par des garanties financières inédites ? Et les nouveaux investisseurs auront-ils envie d'entrer dans un projet dont la rentabilité reste difficile à lire ?
« C'est une grande surprise. Je ne pensais pas qu'avec l'investissement qu'ils avaient mis jusque-là, ils allaient, comme ça, arrêter du jour au lendemain, confiait Romain Langasque à Antalya lors du Turkish Airlines Open (30 avril-3 mai). J'ai de sérieux doutes sur leur capacité à attirer de nouveaux investisseurs, car je ne suis pas certain que beaucoup soient prêts à s'engager dans un projet structurellement déficitaire. »
Que faire des joueurs partis ?
L'autre grande question concerne les joueurs. Depuis 2022, le LIV a attiré plusieurs têtes d'affiche du golf mondial : Jon Rahm, Bryson DeChambeau, Brooks Koepka, Dustin Johnson, Sergio Garcia, Patrick Reed, Cameron Smith ou encore Tyrrell Hatton. Certains, comme Koepka ou Reed, sont déjà revenus sur les circuits historiques. D'autres semblent décidés à défendre le projet jusqu'au bout.
Sur le PGA Tour, les avis restent partagés. « Il y a trop d'inconnues pour que je puisse avoir une idée précise de ce qui va se passer », estimait Jordan Spieth lors du Cadillac Championship (29 avril-3 mai). Lucas Glover, président du Player Advisory Council du circuit américain, jugeait, lui, que les joueurs du LIV devraient « respecter les procédures de retour et avoir les mêmes pénalités que leurs prédécesseurs ». À l'inverse, Brian Harman plaidait pour une réunification plus rapide : « Je pense que les fans veulent que tout le monde joue ensemble. »
Sur le DP World Tour, le sujet reste tout aussi sensible. Jon Rahm a finalement retiré son appel contre les sanctions infligées par le circuit européen après ses participations au LIV, preuve que les tensions restent bien présentes. À l'inverse, Pablo Larrazabal a plaidé pour un retour plus ouvert des joueurs du LIV. « Ils ont besoin de nous, nous avons besoin d'eux », expliquait récemment l'Espagnol, convaincu que le retour des joueurs du LIV pourrait aussi renforcer le circuit européen.
En Turquie, plusieurs Français du DP World Tour ont exprimé cette même envie de revoir les meilleurs joueurs se croiser plus souvent. Ugo Coussaud y voit une opportunité sportive : « On verra ce que font les joueurs relativement jeunes qui sont partis là-bas. Je pense qu'ils ont encore plein de belles choses à montrer, et puis des beaux noms, des mecs intéressants contre qui jouer. Donc j'espère qu'ils trouveront leur place sur les circuits, à voir dans quelles mesures. »
Martin Couvra partage cette idée : « Moi, je suis pour qu'il y ait un circuit avec les meilleurs joueurs du monde, que tout le monde soit au même endroit, parce que c'est plus compétitif. Et je pense que pour le public, comme pour nous, on a envie de se battre avec les meilleurs. »
Julien Guerrier imagine, lui, un modèle plus proche du tennis : « J'aurais tendance à dire que je préférerais que ce soit un peu plus comme l'ATP, qu'il y ait un seul circuit mondial. Pour l'instant, ce n'est pas encore le cas. On va peut-être y venir, mais dans quelques années. »
Le DP World Tour face à une possible redistribution
Pour le DP World Tour, cette séquence peut aussi ouvrir une fenêtre. Depuis la création du LIV, le circuit européen a souvent été pris entre deux forces : l'attraction économique du circuit dissident d'un côté, l'alliance stratégique avec le PGA Tour de l'autre. Mais si le LIV devait perdre une partie de sa puissance financière, le circuit européen pourrait redevenir un point de passage central pour certains joueurs.
Clément Sordet regarde surtout la situation sous un angle économique. « On savait que ça allait arriver un jour ou l'autre. Je pense que ceux qui en ont profité en ont vraiment très bien profité. Maintenant, la question, c'est : vont-ils pouvoir revenir sur le DP World Tour et sur le PGA Tour ? »
« Ils ont besoin de nous, nous avons besoin d'eux »
Pablo Larrazabal, à propos du retour des joueurs du LIV sur le DP World Tour
Pour le Lyonnais, le rôle du PIF pourrait désormais évoluer : « Ce sera intéressant de voir ce que le PIF va faire, s'il va justement y avoir un partenariat avec le DP ou le PGA Tour. Mais en tout cas, je pense que ça ne peut être que bien pour le Tour. »
Dans un contexte où il devient de plus en plus difficile de financer des tournois, l'arrivée ou le redéploiement de capitaux importants pourrait aider les circuits historiques. « C'est de plus en plus difficile en ce moment de trouver des sponsors. Et eux, ils ont un petit peu l'argent illimité. Donc ça ne peut qu'amener des bons joueurs et des beaux sponsors », ajoute Sordet.
Un produit encore défendu par ses joueurs
Reste que, côté LIV, le discours est toujours serein. Thomas Detry assume pleinement son choix de carrière. « Aucun regret », répète-t-il, assurant avoir « pleine confiance » dans l'avenir du circuit.
Le Belge évoque la qualité des événements, l'ambiance, le format, mais aussi une vie plus conforme à ses attentes familiales, loin de la contrainte permanente des longs mois passés aux États-Unis sur le PGA Tour. « Notre vie ne se déroulera pas spécialement aux États-Unis », expliquait-il, évoquant une organisation plus adaptée à sa vie de famille et son envie de rester proche de l'Europe.
Le Belge reconnaît l'incertitude, mais refuse de céder à la panique. Il sait aussi qu'il conserve des solutions sportives, notamment avec sa catégorie sur le DP World Tour. Dans son cas, le choix du LIV n'est pas seulement une promesse financière. Il dépasse le simple cadre sportif.
C'est peut-être là que se trouve l'un des paradoxes du LIV. Le circuit reste contesté, son modèle économique est fragilisé, son avenir dépend désormais d'investisseurs encore inconnus. Mais une partie de ses joueurs continue de défendre sincèrement le produit. Pas seulement pour l'argent, même si ça a été l'élément fondateur. Aussi parce qu'ils y ont trouvé une autre façon d'exercer leur métier : des calendriers plus légers, moins de déplacements, et une organisation pensée différemment du PGA Tour traditionnel. « Nous croyons tous au produit », assurait récemment Bryson DeChambeau, convaincu que le LIV peut encore s'installer durablement dans le paysage mondial.
Un golf mondial à reconstruire
Pour le golf mondial, la question dépasse donc la survie du LIV sous sa forme actuelle. Elle touche à l'organisation même du haut niveau. Depuis trois ans, les meilleurs joueurs ne se retrouvent presque plus qu'en Majeurs. Le public y perd en lisibilité, les circuits y perdent en cohérence, et les joueurs eux-mêmes reconnaissent que la situation ne peut pas durer éternellement. Le LIV a forcé le PGA Tour et le DP World Tour à évoluer. Il pourrait désormais, par sa fragilité, accélérer une nouvelle recomposition.
« Je pense que ça a beaucoup fait avancer le golf, le PGA et le DP World Tour. Et maintenant, c'est bien qu'on se retrouve un peu tous ensemble pour essayer de refaire quelque chose d'un peu plus solide.
Ugo Coussaud
Ugo Coussaud veut croire à une issue positive : « Je pense que ça a beaucoup fait avancer le golf, le PGA et le DP World Tour. Et maintenant, c'est bien qu'on se retrouve un peu tous ensemble pour essayer de refaire quelque chose d'un peu plus solide. Les prochaines semaines, les prochains mois vont être intéressants. Et j'espère que le circuit européen en sortira grandi. »
Le LIV n'est donc pas encore fini. Mais il n'est déjà plus le même. Après avoir bouleversé l'ordre établi grâce à l'argent saoudien, il doit désormais prouver qu'il peut exister autrement. C'est son défi le plus difficile depuis sa création.