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Prix en hausse, délais allongés, on vous explique tout !
Prix en hausse, délais allongés, on vous explique tout !

Délais, tarifs : pourquoi le matos coince ?

Après deux ans d'une crise sanitaire encore en cours, le marché du matériel a été secoué comme jamais. Délais de livraison inédits et prix en hausse entourent nos outils et, même si 2021 a finalement été une bonne année pour les marques et leurs distributeurs, le flou persiste pour le consommateur.

Il fait beau en cette matinée de fin février, le golf de Belle Dune a déroulé ses atours de printemps mais Tristan grogne quand même. En regardant son sac, ce 5 d'index n'y voit pas sa nouvelle série de fers, commandée en septembre dernier dans un magasin de la Seine-Maritime. Ce ex-hockeyeur pro fait mine de compter sur ses doigts : « Ça fait quand même six mois que j'attends mes P.770 », râle gentiment le Normand, avant de filer sur le premier tee avec, bien obligé, son vieux matériel. « Au début, continue-t-il, on m'a dit "dans quatre semaines", puis "tu les auras dans trois mois". Et là, j'apprends que j'aurai mes fers en mai ! »

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OEuvrant dans la plomberie, l'ancien Dragon de Rouen est bien au courant des pénuries diverses frappant tant de corps de métiers depuis dix-huit mois. Il ne crachera donc pas de flammes vengeresses sur son revendeur, ni même sur TaylorMade ou d'autres marques de matos. « Non je n'annulerai pas ma commande. Mes vieux fers feront le taf jusqu'au printemps ! En revanche, pour mes nouveaux wedges, j'ai trouvé au rabais des SM8 (sortis il y a deux ans, ndlr), sur un site web. » Une telle attente pour recevoir sa commande est certes un cas extrême. Mais la douce tristesse de Tristan révèle une situation tendue et inédite, qui fait tousser tout le business du matos depuis mai 2020.

Les délais, c'est laid

Avant l'époque Covid-19, deux semaines, voire moins de sept jours suffisaient à recevoir sa commande de matériel, passée en ligne, en magasin ou directement auprès des marques. Puis la crise sanitaire est passée par là, frappant durement l'Asie, là où la quasi-totalité du matériel de golf mondial est fabriquée et assemblée. Boss de Ping France depuis 1991, Jean-Pierre Olivier nous explique la genèse de ces délais inédits : « C'est simple. Nos usines au Vietnam, un pays très touché par le Covid, ont fermé. Puis les transports maritimes depuis l'Asie ont été bloqués. » Conséquence pénible pour le golfeur, quatre mois d'attente sur certains modèles, au lieu d'une semaine. La marque de la famille Solheim tentera par tous les moyens, et tous les coûts, de limiter la casse : « De septembre à décembre dernier, jure le directeur général bientôt retraité, on faisait tout venir d'Asie par avion express, à nos frais ! Sinon par la mer, c'était deux mois de transport en plus. »

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La reprise économique et le boom du golf en Asie et aux États-Unis aggraveront encore les retards de livraison vers l'Europe. Un Vieux Continent passant après ces deux géants économico-golfico-démographiques pour rattraper le temps perdu. Nicolas Carré, de Piguy Sport, sur l'embouteillage de commandes depuis le printemps 2020 : « Les matières premières indispensables aux clubs et aux balles se sont raréfiées début 2020, comme l'acier et le caoutchouc, débroussaille le DG adjoint. Cette pénurie a provoqué des ruptures de chaînes en usines. Et comme le fret maritime n'arrivait plus à suivre, les retards se sont aggravés. »

« La pénurie de matières premières a provoqué des ruptures de chaînes en usines. Et comme le fret maritime n'arrivait plus à suivre, les retards se sont aggravés »

Chez Mizuno, marque distribuée en France par Piguy, une série de fers MP-225 prend en ce moment entre deux et trois mois pour être livrée : « Un délai que l'on a tenu 99 % du temps l'an dernier, assure Carré, tout en notant un début d'éclaircie en cette fin d'hiver 2022. Ça s'améliore, mais on ne veut décevoir personne, donc nous ne nous engageons pas sur des délais qu'on ne pourra tenir à chaque commande. » Une prudence faisant référence à l'un de ses produits phares, la balle de practice, encore parfois compliquée à fournir dans les temps. Du côté de chez Ping, 2 kilomètres plus loin sur les bords de Seine, on commence aussi à voir un début de soleil : « Hormis quelques articles et demandes de manches exotiques, note JPO, nous sommes repassés à quinze jours de délais pour la plus grande partie de notre gamme G425. »

Coucou les surcoûts, c'est pour nous

Comme dans tous les secteurs, les prix de nos équipements de golf ont augmenté de façon globale. « Nous avons haussé nos tarifs de 5 %, explique Jean-Pierre Olivier, avant de justifier. Nos frais de livraison ont explosé, à un point ''débile'' : les prix du fret ont été multipliés par 11 ! C'est du jamais vu. » Comme expliqué plus tôt, les places dans les containers sont devenues plus rares, donc plus chères. Le tout conjugué à la montée des prix du fuel et à une main-d'oeuvre insuffisante sur certains ports mondiaux. Sans parler de gros armateurs, qui auraient profité de cette crise pour se « gaver sur leurs marges », selon les mots d'un professionnel du fret. Carré précise : « Un container nous coûtait, avant la crise, 1 500 dollars, puis 10 000 et récemment plus de 20 000 dollars. » Mais ce n'est pas tout, puisque les matières premières sont en hausse constante depuis deux ans. Les cours du titane, du tungstène et de l'aluminium ont jusqu'à triplé, le caoutchouc des grips prenant un tiers de valeur. Voilà donc pourquoi la douloureuse du driver Ping G425 est passée de 499 euros à 525 euros, ou que les nouveaux wedges Vokey SM9 de Titleist atteignent désormais les 200 jetons l'unité.

« De septembre à décembre dernier, on faisait tout venir d'Asie par avion express, à nos frais ! Sinon par la mer, c'était deux mois de transport en plus ! »

Chez Golf Plus (les magasins, pas la chaîne télé), on observe le caractère « raisonnable » des hausses. Renaud Carles, son directeur marketing : « Les fabricants et distributeurs ont tout fait pour maintenir les prix, il faut les saluer. Mais ils ne pouvaient plus assumer seuls l'inflation. À un moment, il fallait bien le répercuter sur les golfeurs. » Et Nicolas Carré d'arrondir les angles : « Quand les frais d'approvisionnement passent de 10 à 30 %, tu revends ton produit à 13 au lieu de 10. Mais à aucun moment nous n'en avons tiré parti. (Vu la pénurie) on aurait pu vendre nos kits débutants ou nos balles de practice une fortune, si on avait voulu ! »

Père Spective et Mère Patience

Dépendantes des cours et des variants du Covid, les perspectives du marché sont imprévisibles. Renaud Carles, live from son bureau d'Orgeval : « Les capacités de production des usines en Asie sont au maximum, mais le retard pris ne sera jamais rattrapé. Avec un Vietnam si impacté par l'épidémie, c'est le business entier du matériel de sport qui a été touché. » Et sans une ProV1 de cristal dans les mains, dur de prédire si le Covid, et désormais la guerre russo-ukrainienne, laisseront tranquille la planète golf. Nicolas Carré fait le point, tentant même un prévisionnel : « Pour les flux commerciaux Asie/Europe, on ne paiera malheureusement plus les tarifs de 2019. On espère un retour à la normale en 2023, mais sans stabilisation : avec des hausses et des baisses successives des coûts. Ça sera donc dur d'être sûr d'avoir des stocks et de faire des prévisions tarifaires. D'ailleurs depuis cette année, on se réserve même le droit de réajuster nos prix en cours d'année. »

Une situation incertaine rageante pour un tout un business, tant la hype du golf est forte à travers le monde. Selon une étude du Mastercard Economics Institute, jamais les Européens n'ont fait autant de sport de plein air ni dépensé de telles sommes en matériel sportif (+ 50 % par rapport à 2019, dont 20 % de progression pour le matériel de golf). Avec en prime 30 000 licenciés français en plus l'an dernier, l'avenir des proshops devrait donc s'annoncer radieux. « La pratique va continuer de progresser, prédit Renaud Carles, car les nouveaux golfeurs vont en embarquer d'autres. Rarement, voire jamais, on avait eu d'indicateurs aussi positifs ! » Chez Ping comme Piguy, on sort carrément d'une année record. Près de 8 % de chiffre d'affaires en plus chez JPO par rapport à l'exercice pré-Covid, tandis que Carré annonce 12 millions d'euros de CA, soit au niveau de l'année référence que fut 2019. « Et encore, on aurait fait beaucoup mieux sans cette fichue pénurie du deuxième semestre, rage presque le gérant de Ping France. Cette année, on s'attend aux mêmes chiffres et pour 2023, ça devrait être encore mieux car nous avons repoussé à l'an prochain le lancement de nos nouveaux bois, initialement prévu en juin prochain. »

« On espère un retour à la normale en 2023, mais sans stabilisation : avec des hausses et des baisses successives des coûts »

Ces deux années de crise sanitaire ont aussi aidé à l'essor de petites marques moins connues, à la production plus locale et donc moins embarrassées par le bazar asiatique. C'est le cas des griffes de putter haut de gamme Bettinardi ou Argolf, dont la plupart des modèles 100 % made in USA sont déjà sold out avant même d'atterrir en rayons. « Chez Golf Plus, note Renaud Carles, on s'est adaptés aux problèmes de stock en référençant de nouveaux produits alternatifs, comme Ben Ross. On sait que cette marque à de la disponibilité, avec des prix moindres par rapport aux grandes marques sans brader la qualité. Ce genre de milieu de gamme arrive pile au bon moment sur le marché. »

Ces embellies dans la grisaille finiront peut-être par redonner confiance à Tristan dans les circuits traditionnels de vente. Et pour tous les râleurs voulant leurs nouveaux joujoux maintenant tout de suite, ou m... (et ils seraient nombreux), il faudra encore s'armer de patience. Et surtout, garder le sourire. « Question pratique du golf, on a eu une chance incroyable contrairement à d'autres sports, relativise Renaud Carles pour conclure. Soyons juste plus prévoyants quand on voudra commander, en nous disant que cela prendra peut-être plus de temps qu'avant. Et puis au fond, tout cela n'est pas si dramatique, non ? »

Retrouvez l'intégralité du dossier matériel dans le n°169 de Journal du Golf.