Il faut croire que ce type-là a besoin que tout soit ligué contre lui pour donner le meilleur de lui-même. Un chouchou de la foule pour adversaire direct, des clameurs à chacun de ses coups ratés, un zeste de mauvaise foi des suiveurs peu emballés par la menace d'un suspense rapidement éteint le dimanche, voilà la recette gagnante de Wyndham Clark.
À Los Angeles, en 2023, le bad boy de Denver (Colorado), novice à ces hauteurs, avait déjà dompté le local hero Rickie Fowler en dernière partie pour s'adjuger son premier US Open. Trois ans plus tard, l'Américain de 32 ans a privé Scottie Scheffler, idole d'un public new-yorkais déjà exécrable en Ryder Cup l'an dernier, d'un Grand Chelem en carrière qui lui tendait les bras le jour de ses 30 ans, malgré six coups de retard au matin du dernier tour.
« Jouer sous une telle pression n'est pas donné à tout le monde, cela en dit long sur la personnalité Wyndham »
Scottie Scheffler, à propos du public new-yorkais hostile à Wyndham Clark
Incapable de descendre sous le par dans l'emballement final, le très ordinaire n° 1 mondial (71, + 1) n'a pas su profiter de la plus mauvaise journée de son dernier compagnon de jeu (73, soit neuf coups de plus que lors de son jeudi enchanté) pour remporter le seul Majeur qui manque à son palmarès. Ni les « happy birthday to you ! » qui saluèrent son arrivée sur le tee n° 1 ni les huées qui accompagnaient les moindres faits et gestes de Clark n'ont eu raison d'un drôle de destin.
Colère et rédemption
Il y a un an, l'ancien n° 3 mondial (2024), désormais 8e, quittait Oakmont sur un cut raté d'un point après avoir saccagé une paire de casiers du vestiaire de ce club huppé de Pennsylvanie sans s'excuser, sur le moment. De quoi le plonger dans une profonde déprime. « Les gens n'ont probablement pas vu ce qui s'est passé après, mais j'étais dans un trou noir, je ne sortais pas beaucoup, dit-il. J'avais l'impression de voir ma carrière, mon classement mondial, ma réputation, tout s'effondrer. C'est un sentiment terrible. »
En matière de rédemption, quoi de mieux que cette victoire à Shinnecock, sa cinquième sur le PGA Tour, pour effacer l'image écornée de ce gros frappeur (312 m de moyenne au drive) au putting chirurgical depuis qu'il a changé d'outil en avril ? Aux accusations de triche infusées sur les réseaux lors du Arnold Palmer Invitational en 2024, pour avoir supposément bougé sa balle en posant son club juste derrière avant de jouer depuis le rough ? et bien que les ralentis de la télévision n'aient pas convaincu les arbitres de le sanctionner d'un point de pénalité ?, Clark ajoute des propos parfois arrogants envers des icônes intouchables (Fowler, McIlroy...) et une attitude colérique (jets de clubs, insultes audibles) de nature à entretenir l'animosité de ses nombreux ennemis derrière les cordes.
« Sympa d'être l'outsider »
« Le public a été dur, soulignait Scheffler, très proche de son compatriote. Les New-Yorkais sont des gens entiers, on aime voir les fans encourager mais ça peut devenir un peu trop quand les balles sortent du green et que vous commencez à entendre des acclamations. J'ai trouvé ça un peu déplacé. Jouer sous une telle pression n'est pas donné à tout le monde, cela en dit long sur la personnalité de Wyndham : la façon dont il a géré non seulement ce parcours, mais aussi le public prouvent le champion qu'il est. Il a eu les tripes solides sur la fin. » Notamment quand la charge finale du malheureux Sam Burns, battu d'un point à cause d'un dernier putt passé à un ongle du birdie au 18, a contraint le futur vainqueur à serrer le jeu sous pression, dans la foulée d'un sauvetage de grande classe au 16, depuis le foin, avant d'enquiller une ficelle de huit mètres pour birdie.
« Mon pote, tu es soit sur le point de ne plus être sur le PGA Tour, soit sur le point de devenir une star »
Julie Elion, préparatrice mentale de Wyndham Clark
« C'est assez rare dans un Majeur de voir des fans huer vos bons coups ou applaudir les mauvais, observait le vainqueur, fataliste. Mec, ils ne voulaient clairement pas que je gagne mais une partie de tout ça est méritée. Je l'ai un peu cherché et je comprends aussi. C'était dur, mais d'un autre côté, j'aime bien... Parfois, c'est sympa d'être l'outsider. Je l'étais en 2023, et j'ai fait à peu près la même chose. Chaque fois que quelqu'un me disait quelque chose de négatif, je le remplaçais par du positif. » Cette technique de substitution a été initiée par sa préparatrice mentale Julie Elion, à ses côtés depuis fin 2022 : chaque fois qu'un spectateur le conspue, Clark doit instantanément remplacer cette agression par une pensée positive sur lui-même, son jeu ou ses objectifs. « Quand tout le monde criait "Rickie !", lui criait "Wyndham !" à l'intérieur de lui », révélait la spécialiste après l'US Open 2023. Pas si simple pour un individu contraint de lutter au quotidien contre ses démons intérieurs.
Dans la saison 2 de la série Full Swing, sur Netflix, la coach racontait sans filtre l'état psychologique dans lequel se trouvait son élève, rongé par le doute, au début de leur collaboration : « Nous avons eu une discussion à coeur ouvert. Je lui ai dit : "Mon pote, tu es soit sur le point de ne plus être sur le PGA Tour, soit sur le point de devenir une star. Tu dois changer, parce que tu ne peux plus continuer à t'infliger ça." »
Depuis, ils ne se quittent plus. Y compris au practice où Clark se voit rappeler lors de longs échanges une routine mentale très rigoureuse, basée sur le respect du « processus » plutôt que sur le résultat. La transformation a opéré mais l'incident d'Oakmont est venu rappeler que Rome ne s'est pas faite en un jour. Dans le premier chapitre de son livre Mastering your mental game (Maîtrise ton jeu mental, mars 2026, éd. Avid Reader Press / Simon & Schuster), Elion utilise précisément cet épisode pour illustrer ses théories : « L'amélioration de soi - que ce soit au golf ou dans la vie - ne va pas toujours suivre une trajectoire fluide et ascendante. En fait, c'est même le plus souvent le contraire. Nos sommets les plus hauts peuvent être suivis par des bas très profonds. » Alors gare aux lendemains qui déchantent, Mister Clark !