On se souviendra longtemps de Bethpage et de cette Ryder Cup 2025 ! En dehors d'un public new-yorkais souvent indiscipliné et franchissant régulièrement la ligne rouge de l'abject, on a vécu une très belle édition. Du très grand jeu de golf de la part des Européens, notamment en doubles, une remontada des Américains dans une dernière journée à suspense. Et au final la première victoire européenne aux USA depuis 2012, la première Ryder Cup serrée aussi depuis cette même année, tout y était pour en faire un événement sportif mémorable. Mais cette édition révèle surtout un paradoxe : la Ryder Cup montre ce que le golf pourrait être à l'échelle mondiale, alors que le reste du circuit refuse obstinément de suivre cette voie.
La Ryder Cup : l'exception qui confirme la règle
La Ryder Cup est aujourd'hui l'un des plus grands événements sportifs de la planète, peut-être le seul qui permet vraiment au golf de sortir de sa niche d'ultra fans. Deux raisons expliquent ce phénomène : la rivalité transatlantique Europe-USA et le format par équipes en match-play qui transcende le stroke-play habituel.
Mais la raison fondamentale tient à son alternance géographique : c'est le seul tournoi d'ampleur qui se joue alternativement en Europe et aux USA, permettant à la discipline de vraiment réaliser son potentiel mondial.
Un pont transatlantique historique
La Ryder Cup est née en 1927, mais la genèse est plus ancienne. En septembre 1920, le magazine Golf Illustrated propose à la PGA of America de financer le voyage de joueurs américains à l'Open Championship. Une première épreuve informelle se joue à Gleneagles, avant de prendre une forme définitive à Wentworth en 1926.
Durant des décennies, la Ryder Cup sera ce pont entre les deux « patries » du golf, USA et Royaume-Uni. Mais à la fin des années 1970, Severiano Ballesteros transforme l'épreuve en affaire USA contre Europe, avec à la clé une domination du Vieux Continent et un nouveau relief pour la compétition.
La globalisation du golf s'est toujours faite au travers de pionniers comme Arnold Palmer ou Ballesteros partageant cette vision d'un golf transcendant les frontières. Seve obtint la première Ryder Cup en Europe continentale en 1997. Pascal Grizot, désormais président de la Fédération française de golf, releva ensuite le défi de faire venir la Ryder Cup à Paris. La Ryder Cup 2018 fut une apothéose : le golf européen continental se voyait définitivement invité à la table des nations du golf.
L'internationalisation : la réponse du sport mondial
Face à la concurrence du divertissement et au tarissement des droits média, les grandes institutions sportives ont choisi l'ouverture internationale. La NFL, la NBA ou la Formule 1 jouent désormais des épreuves officielles sur plusieurs continents, générant une explosion de popularité et de revenus.
Le golf : un sport cadenassé
Pourtant le golf reste cadenassé autour de ses racines britannico-américaines. Les World Golf Championships des années 1990 devaient être mondiaux : ils ont fini 100 % Nord-Américains, comme trois des quatre Majeurs. Aujourd'hui, les Signature Events, les plus gros tournois du PGA Tour, privilégient les prize-money de 20 millions plutôt que l'histoire des parcours ou la diversité géographique.
Le DP World Tour, sous tutelle américaine, est devenu un « feeder tour » (tour nourricier) voué à faire éclore des talents avant leur départ vers le PGA Tour. Les 10 meilleurs du circuit européen sont même officiellement invités à partir chaque année.
Chez les dames, le LPGA démontre pourtant qu'un modèle international fonctionne : la nécessité d'aller chercher sponsors et audiences en Asie après 2008 a transformé le Tour en véritable circuit mondial performant.
Pourquoi cette résistance ?
Les sponsors américains veulent une audience américaine, les diffuseurs US paient pour du prime time côte Est et les joueurs rechignent à voyager. Mais ces arguments tiennent-ils à l'ère du streaming ? Le succès de tournois comme le BMW PGA Championship ou l'Emirates Australian Open prouve l'appétit pour du golf de qualité hors USA.
Même le LIV Golf, malgré ses controverses, a tenté d'explorer cette voie avec des épreuves en Australie, Espagne, Singapour et Arabie saoudite. L'exécution fut maladroite mais l'intuition d'un circuit plus international n'était pas fausse.
Des solutions existent
Il n'y a jamais eu autant d'argent dans le golf, jamais eu autant de pratiquants. Le monde du golf hors USA et Grande-Bretagne doit jouer le rôle qu'il mérite, avec :
- Un circuit mondial unifié avec quotas géographiques garantissant des tournois « signatures » sur chaque continent, comptant pour le classement mondial.
- La revalorisation des tournois historiques : open de France, triple couronne australienne, open du Canada. Les grands joueurs internationaux, dans la lignée de Seve, n'ont cessé de répéter cette nécessité.
- Un calendrier repensé permettant de véritables « saisons » continentales, plutôt que l'actuel étalement où les stars survolent occasionnellement certains marchés.
- Des prize-money adaptés : pas 20 millions de dollars partout, mais des dotations attractives pour que les tops 50 mondiaux fassent le déplacement.
L'avenir sera mondial ou ne sera pas. Les grandes instances feraient bien de s'inspirer de la F1 ou du modèle LPGA. La croissance ne viendra pas uniquement de Pebble Beach ou St Andrews. Il faudra qu'émerge un circuit mondial exploitant le potentiel d'un sport global, l'un des plus pratiqués au monde, capable d'attirer un large public partout avec des épreuves de qualité, bien dotées et un champ de joueurs au diapason. La Ryder Cup montre la voie tous les deux ans. Le reste du golf professionnel refuse de suivre. Jusqu'à quand ?