18 mai 2025, Charlotte. Aaron Rai joue un coup sur le fairway du trou n°15 lors du dernier tour du Championnat de la PGA, disputé au Quail Hollow Club. (Aaron Doster/Presse Sports)
18 mai 2025, Charlotte. Aaron Rai joue un coup sur le fairway du trou n°15 lors du dernier tour du Championnat de la PGA, disputé au Quail Hollow Club. (Aaron Doster/Presse Sports)

Aaron Rai, en toute discrétion

Deux gants, des couvre-fers et une place bien calée dans le top 50 mondial. L'histoire d'Aaron Rai est celle d'un gamin de Wolverhampton, qui n'a jamais oublié combien chaque club avait coûté à ses parents.

Sur le PGA Tour, Aaron Rai se repère assez vite. Sûrement car l'Anglais joue avec deux gants et qu'il protège ses fers avec des couvre-clubs. Un cas unique parmi l'élite, des détails d'attirail, voire un sujet de raillerie dans les club-houses. Mais chez le 35e joueur mondial mi-mars, qui n'aime tout simplement pas jouer avec une main nue, rien n'est coquetterie. « J'ai grandi dans une famille très ouvrière et le golf a toujours été un sport extrêmement cher, expliquait-il récemment à Golf Monthly. Mon père payait comme il le pouvait mon équipement, mes cotisations, mes inscriptions en tournois... Et ce n'était pas vraiment de l'argent que nous avions. » Alors forcément, quand le moindre penny compte, on apprend à faire attention aux choses. Direction Wolverhampton, au nord de Birmingham, à la fin des 90's. Les Midlands ne sont pas vraiment la Riviera du golf, en plein centre de cette Angleterre de la working class. Un coin dur au mal et surnommé, c'est d'un gai, le « black country », en hommage aux gueules noires qui sortaient chaque jour des mines de charbon. Question vent contraire vers le sommet du golf mondial, on n'est même pas loin des lignes de Charles Dickens ou des pellicules de Ken Loach. Car le jeune Aaron y apprend le golf loin des country-clubs, tapant ses premières balles où il le peut. Notamment à Bantock Park, mi-jardin public, mi-pitch and putt, où il pourra répéter les mêmes coups pendant des heures, sans se ruiner. Son père, Amrik, un bon joueur de tennis mais pas du tout golfeur, racontait ainsi ce système D au canard local, le Shropshire Star: « Aaron pouvait y frapper balle après balle jusqu'à réussir. Sur un vrai practice, on n'aurait jamais eu les moyens de faire ça. »

Une canne de hockey comme premier club

À l'image d'un destin façon Tony Finau de l'autre côté de l'Atlantique, qui a tapé ses premières balles contre un vieux matelas, la famille Rai n'avait, à la base, aucun lien avec le golf avant que le fiston ne décide de s'y mettre. C'est même avec la canne de hockey sur gazon de sa mère que le petit Aaron fera ses débuts. « Ma famille ne s'était jamais vraiment intéressée au golf avant que je m'y mette, racontait Rai à la presse anglaise... Mon père (n'y connaissait rien) mais lisait beaucoup de livres sur le golf, ça m'a beaucoup aidé et ça a fait de moi quelqu'un d'assez méticuleux. Mon père était à mes côtés à chaque séance d'entraînement, tous les jours. Non seulement pour m'aider à améliorer mon swing, mais aussi pour me soutenir lors des journées difficiles. » C'est donc sur des fairways de fortune que se construit son golf, à coups de répétitions et de patience. Pas spectaculaire, mais solide, à l'image de cette golfing machine membre du top 100 mondial, ou presque, depuis 2020. Et pour revenir à cette fameuse histoire des couvre-fers, elle remonte à l'anniversaire de ses sept ans. Son père lui offre une série de fers Titleist. Des pures lames. Neuves. Près de 1 000 £ à débourser, plus qu'une fortune, un investissement sur l'avenir pour les Rai, qui souvent durent emprunter pour financer la passion de leur fils. « Je les chérissais, racontait Rai à Golf Monthly. Mon père nettoyait chaque rainure avec une épingle et de l'huile pour bébé après l'entraînement. » Aujourd'hui encore, même s'il est désormais payé pour jouer et que le matériel est à discrétion, il protège toujours ses clubs. « C'est une question de principe. Ne jamais perdre de vue ce que j'ai et d'où je viens. »

Dans le Guiness Book à 15 ans

Dans un sport qui adore les prodiges précoces, le jeune Rai suit une trajectoire moins brillante, sans titre marquant en amateur. Juste ce record du monde purement honorifique, à 15 ans et homologué par le Guinness Book, quand l'ado réussit 207 putts de trois mètres à la suite. En moins de 90 minutes, par-dessus le marché. Dans l'ombre, le Britannique devient professionnel en 2012 et découvre rapidement la version moins glamour du métier, avec un circuit de troisième zone, l'EuroPro Tour, avec ses hôtels pourris, les budgets serrés et leaderboards capricieux. Mais Rai ne panique pas. Ceux qui le côtoient alors décrivent un joueur posé, presque imperméable au chaos émotionnel du golf professionnel. « Quand on commence ce sport, on joue par passion. Avec le temps, on peut facilement perdre ça. J'essaie juste de garder les choses simples », expliquait-il au DP World Tour. Simple, c'est bien le mot. Sur le parcours, Rai n'est pas le plus puissant. Pas de drives à 300 mètres, mais il est souvent parmi les plus précis, comme le prouve son podium en fairways et greens touchés sur toute la saison du DP World Tour 2025. L'explosion viendra pour lui en 2017, avec trois victoires en quatre mois sur le Challenge Tour, telles ses rafales de balles de l'époque Bantock Park. D'abord au Kenya, puis en Andalousie et sur les bords de l'Eure, au Vaudreuil, au début de l'été normand.

À l'ombre sur le PGA Tour

Son premier succès sur le DP World Tour interviendra dès la saison suivante, à Hong Kong. Mais les 300 000 € de dotation tombés d'un coup ne changeront d'ailleurs pas grand-chose à son comportement. Pas même le triple de cette somme pour son triomphe en Écosse trois ans après, ou ce million et demi, récompense bien méritée après son succès à Abu Dhabi, en novembre dernier, qui lui ouvrira les portes du circuit américain pour 2026. Après son succès aux Émirats, il avouait presque timidement, avec presque une certaine hâte de quitter l'estrade du champion : « Je suis arrivé sans vraiment d'attentes cette semaine... Être assis ici maintenant, c'est difficile de le mettre en mots. » Ce mélange d'humilité et de retenue intrigue parfois dans un golf moderne qui adore les personnages flamboyants. Mais Rai assume parfaitement son style. Lorsqu'une polémique éclate lors de l'USPGA 2025 autour des conditions de jeu, alors que plusieurs stars comme Scottie Scheffler râlaient sur le sol trop boueux à Quail Hollow, lui prend le contre-pied : « Les officiels savent ce qu'ils font. Leur décision de continuer le jeu et de placer la balle est fondée sur de bonnes raisons. » Dans son coin, il terminera ce Majeur à la 19e place, égalant sa meilleure performance en Grand Chelem, signée au British Open 2021 et à l'US Open 2024. Aujourd'hui installé sur le PGA Tour et auteur de quatre cuts passés en cinq tournois pour ses débuts aux États-Unis, l'Anglais reste ce joueur discret, rare en interview. Un an après un baptême réussit à Augusta (27e) et « un rêve d'enfant réalisé » aux côtés de son père, il reviendra cet avril sur Magnolia Lane pour son deuxième Masters. À la façon Rai, comme un joueur qui n'a jamais vraiment quitté Wolverhampton, ses deux gants et ses protège-clubs.